Idée reçue n°5 – « Il faut arrêter d’aider les États corrompus. »

Chaque semaine, le SEL décrypte une idée reçue sur le développement et la pauvreté. Ce que vous pensiez évident… ne l’est peut-être pas !

Tout au long de l’année, le SEL décrypte une idée reçue sur le développement et la pauvreté. Ce que vous pensiez évident… ne l’est peut-être pas ! Chaque jeudi matin, retrouvez ici cette chronique radio réalisée en collaboration avec Radio Arc-en-Ciel.

Cliquez sur le bouton de lecture ci-dessous pour écouter la chronique de la semaine :

Gwladys (Radio Arc-en-Ciel) : On entend souvent qu’un des freins au développement, c’est la corruption des dirigeants des États concernés. Si la corruption n’est en rien l’apanage de tel ou tel continent – toute société peut y être confrontée – on peut néanmoins se demander quels sont les liens qui existent entre corruption et développement.

Nicolas (SEL) : Le lien est double entre corruption et développement. Les pays en développement qui ont souvent des institutions assez faibles sont les pays qui se voient le plus durement frappés par ce phénomène de corruption. Et en même temps, la corruption ralentit considérablement le développement économique en décourageant à la fois les investissements directs à l’étranger mais aussi en plaçant les petites entreprises de ces pays dans l’impossibilité de surmonter les « coûts initiaux » liés à la corruption.

C’est problématique. On est confronté là à une sorte de cercle vicieux, à un engrenage dont il serait difficile de sortir ?

C’est bien ça. On est confronté à un cycle vicieux et les organismes engagés dans l’aide au développement se retrouvent bien souvent face à un cas de conscience difficile. Les pays les moins développés sont souvent ceux qui ont le plus besoin d’aides mais aussi ceux qui sont le plus durement frappés par la corruption. Ça n’est pas systématique mais quand même. En 2012, par exemple, l’Afghanistan est le pays qui a le plus reçu d’aide publique au développement et qui était dans le même temps aussi le plus corrompu.

La corruption peut questionner ou en tout cas remettre en cause les actions d’aide au développement ?

A deux niveaux oui. Le premier niveau, c’est celui de l’efficacité. Les agences d’aide au développement ont tout lieu de se préoccuper de la corruption, qui risque de compromettre l’efficacité de leurs actions. Les fonds sont détournés au profit de quelques-uns et au détriment de la réalisation pleine et entière des programmes de développement. Le second niveau, c’est celui de la crédibilité. Tout organisme doit rendre des comptes, que ce soit aux contribuables pour l’aide publique au développement ou aux donateurs pour les ONG…

Arrêter d’aider les États corrompus pourrait être une solution pour inciter ces États à sortir de la corruption ? Ainsi les ONG garderaient l’argent pour les États qui sont le moins corrompus et donc le plus « méritant »…

Couper les vannes de financement peut s’avérer séduisant au premier abord. On pourrait se dire : « quel meilleur type de pression pourrait pousser les États corrompus à lutter contre le phénomène. Mais à y regarder de plus près, ça n’est peut-être pas si pertinent que ça. Ce serait en fait une double peine pour des populations qui sont déjà pauvres et victimes de la corruption et qui se verraient en plus une deuxième fois sanctionnées. Et si ça peut être une tentation, il faut peut-être voir avant à quel type de corruption on a affaire aussi.

C’est-à-dire… Il y a différents types de corruption ? Différents degrés ?

On pourrait distinguer deux types de corruption. D’un côté, il y a le cas de la corruption qui participe à fluidifier l’économie d’une certaine manière, lorsque les bureaucraties formelles ne parviennent pas à s’adapter à la rapidité de la croissance. Et puis d’un autre côté, il y a un autre type de corruption. Plus grave celui-là. C’est la corruption qui consiste à obtenir des agents économiques des décisions irrationnelles par des versements financiers illicites. C’est véritablement cette seconde corruption qui est problématique et qui, lorsqu’elle est endémique, conduit à une fuite des capitaux en dehors du pays concerné.

Alors il existe quand même – j’imagine – quelques pistes pour pouvoir lutter contre la corruption tout en continuant à soutenir les populations qui en ont le plus besoin. On peut citer quelques exemples ?

Oui. Les méthodes permettant de s’assurer que l’aide puisse aller aux bénéficiaires finaux sont connues. Ça pourrait consister en ne pas débloquant tous les fonds d’un coup pour un projet mais par tranches successives. En imposant aussi un contrôle rigoureux de l’utilisation des fonds à chaque étape du projet. Voilà quelques pistes que les différents pays qui sont engagés dans l’aide au développement peuvent mettre en place.

 Pour aller plus loin : Jean-Michel Severino & Jean-Michel Debras, Idées reçues sur l’Aide au développement, Le Cavalier Bleu, 2010.

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