Samuel Korgo : « Les missionnaires ont transmis l’évangile dans un vase occidental »

Samuel Korgo est burkinabè et pasteur d’une église des Assemblées de Dieu à quelques kilomètres de Ouagadougou. Sa réflexion est riche et interpelante !

Samuel Korgo est burkinabè et pasteur d’une église des Assemblées de Dieu à Ziniaré à quelques kilomètres de Ouagadougou, la capitale. Il a obtenu son diplôme de Master à la Faculté libre de théologie évangélique (FLTE) de Vaux-sur-Seine en France et poursuit actuellement une thèse de Doctorat avec la Faculté de Théologie Evangélique de l’Alliance Chrétienne (FATEAC) à Abidjan en Côte d’Ivoire.

Nicolas Fouquet : Quelle est la présence des évangéliques au Burkina Faso ?

Samuel Korgo : Il y a environ 6 % d’évangéliques au Burkina Faso. Ils sont répartis sur l’ensemble du territoire mais on constate néanmoins une grande concentration au centre du pays. Ils sont plus présents dans les villes que dans les campagnes. Leur répartition est liée à l’histoire coloniale. Les Assemblées de Dieu (ADD) sont les premiers évangéliques à arriver au Burkina Faso et ils se sont installés au centre. Le commandant colonial n’a pas voulu que toutes les dénominations évangéliques s’installent à Ouagadougou. Les autres dénominations ont donc dû se répartir sur le reste du territoire : l’Église SIM à l’est, l’alliance chrétienne à l’ouest, l’église protestante évangélique et l’église pentecôte au sud-ouest… Ça change un peu aujourd’hui mais ça a quand même fortement marqué l’implantation des évangéliques au Burkina Faso.

Les églises ADD, dont tu es pasteur, sont donc les premières communautés évangéliques du Burkina Faso ? Quelle est leur histoire ?

Le Réveil d’Azusa qui a donné naissance au pentecôtisme a eu lieu en 1906 aux États-Unis. Quelque temps après, il y a eu une prophétie au cours d’un moment de prière. Comme pour Paul et Barnabas dans le livre des Actes, le Saint-Esprit mettait à part un groupe de personnes pour se rendre cette fois au « Mossi Land ». Ils ne savaient pas où ça se situait. On leur a dit que c’était en Afrique de l’Ouest. Ils ont traversé plusieurs pays sans s’y arrêter et sont arrivés en Haute-Volta (l’actuel Burkina-Faso). Ce n’est qu’après qu’ils sont retournés évangéliser les pays alentours. Le Burkina Faso est donc le premier pays d’Afrique de l’ouest à avoir accueilli des missionnaires des Assemblées de Dieu. C’était en 1921. Nous allons prochainement en célébrer les 100 ans !

Quelle influence exercent les missionnaires étrangers actuellement ?

Physiquement, ils sont partis ou ne sont plus directement impliqués dans le leadership des églises nationales mais le système mis en place est toujours présent parce que les « Pères de l’Église » burkinabè ou leurs enfants sont encore là. Ce sont eux qui occupent les grandes responsabilités dans l’Église ou qui ont rédigé les textes fondateurs auxquels on se réfère aujourd’hui. Moi, je fais partie de la quatrième génération et il y a en quelque sorte un conflit de génération dans la mesure où l’on ne conçoit pas la foi de la même manière. Les Pères de l’Église se sont surtout positionnés au niveau de la théologie du salut des âmes. S’il y a eu des bénéfices, une conséquence négative c’est qu’il y a donc maintenant une mentalité d’assisté qui s’est mise en place, un complexe d’infériorité. Il y a eu une dépendance totale vis-à-vis de l’Occident. Toute une révolution mentale se prépare. Il faut passer d’une théologie exclusive du salut des âmes à une théologie holistique, qui prenne en compte l’âme mais aussi le corps. La réinterprétation de certains textes bibliques s’impose. Un autre élément sur lequel il y a divergence concerne la formation. Pour les Pères, il faut le Saint-Esprit et seulement le Saint-Esprit. Si on le possède, il n’est pas nécessaire d’être formé ou du moins c’est très secondaire. Pour les nouvelles générations, c’est différent. Il y a une revalorisation de la formation.

Comment perçois-tu le rapport entre évangile et culture occidentale ?

Les missionnaires ont transmis l’évangile dans un vase occidental. On a reçu et l’évangile et le vase. Aujourd’hui, la difficulté c’est que le vase occidental ne convient pas à l’Afrique et l’empêche de se développer. Il y a tout un travail théologique qui commence et qui doit être réalisé pour faire en sorte que la transmission de l’évangile prenne en compte nos valeurs culturelles c’est-à-dire qu’on ne nous occidentalise pas en nous évangélisant. C’est malheureusement ce qui a été fait jusqu’à présent. Le problème après c’est qu’il y a un frein à la transmission de l’évangile parce que le christianisme est vu comme une religion étrangère. C’est intéressant de voir que ça n’est pas le cas pour l’islam alors même qu’il s’agit d’une religion importée comme le christianisme.

Tu es venu te former en France. Qu’est-ce que ça t’a apporté ?

Je pense que mon passage en Europe m’a donné les outils pour une meilleure interprétation des textes bibliques. Ça m’a permis aussi de voir comment on réfléchit en Occident. On ne réfléchit pas tous de la même manière. En Occident, on est beaucoup plus cartésien. En Orient, on est beaucoup plus symbolique. Je pense que la mentalité africaine rejoint dans une grande mesure la mentalité orientale. Pour autant, il ne faut pas vivre en vase clos. Nous vivons dans une mondialisation qui s’impose. Par conséquent, il me semble que le dialogue avec l’autre s’impose également. Pour moi, ça a été une richesse d’étudier à Vaux sur Seine.

Pour toi, il est donc primordial de contextualiser la théologie.

Avant de commencer à lire sérieusement des auteurs africains, je croyais qu’il y avait une théologie universelle. Quand je lis la Bible maintenant, je comprends qu’il n’y a pas de théologie universelle. Aujourd’hui, s’il y a un événement qui se passe aux États-Unis, on va en entendre parler partout dans le monde. L’hégémonie américaine fait que le point de vue américain est le point de vue universel. Nous sommes des francophones. L’hégémonie française fait que le point de vue français semble être le point de vue universel dans toute la communauté francophone. Mais ce n’est pas le cas.

Bibliquement aussi on retrouve cette nécessité de contextualiser la théologie. Quand Jean écrit son évangile, il s’adresse à des Juifs. La réflexion qu’il développe vise ainsi à répondre à des questions précises et contextualisées. C’est ce que l’on retrouve dans le reste du Nouveau Testament lorsqu’il est question de viande sacrifiée aux idoles par exemple… La théologie occidentale vise à répondre aux questions de l’Occident. Aujourd’hui, la Chine l’a très bien compris. Elle édifie sa propre théologie. Elle ne se pose pas les questions de l’Occident mais cherche à résoudre ses propres problèmes.

Tu évoques le fait que la théologie cherche à répondre aux questions qui se posent dans différents contextes. Quelles sont les questions qui se posent au Burkina Faso ?

Fondamentalement, le chrétien burkinabè est un chrétien qui vit dans un contexte d’extrême pauvreté. Il nous faut alors nous demander en quoi l’Évangile peut nous aider à avoir une qualité de vie plus digne. Jusqu’en 1950, le christianisme évangélique était reconnu au Burkina Faso pour sa pauvreté, à un tel point que la population l’appelait « le christianisme des malades mentaux ». Ne se convertissaient au christianisme évangélique que les malades, les pauvres, les fous… Du coup, quand j’allais à l’école primaire, j’avais honte de dire que j’étais chrétien évangélique.

Un autre point qui me semble important touche à l’imaginaire du burkinabè. Quand vous subissez 400 ans d’esclavage et 100 ans de colonisation, la mentalité en subit les conséquences. Il y a toute une structure, un imaginaire qui s’est installé. Il faut alors se demander en quoi l’Évangile peut aider à déconstruire et à reconstruire cet imaginaire-là.

Comment s’est faite la prise en compte progressive des questions sociales dans l’Eglise ?

Les églises ADD se sont implantées en 1921 et les premières personnes qui ont réfléchi au développement holistique l’ont fait à partir de 1938. Un missionnaire du nom de Arold Jones est arrivé et a commencé à faire et à former les pasteurs à faire de l’élevage et du commerce. Il a été vivement critiqué par les autres missionnaires. Aujourd’hui, le constat est net quand vous allez au Burkina Faso. La partie où Arold Jones a travaillé est nettement en avance du point de vue des questions économiques et sociales. Les commerces, entreprises, écoles y sont détenus par les évangéliques. Par la suite, une des grandes figures est Pierre Dupré (dans les années 47-48). Il n’est pas le premier mais son ministère pastoral s’est largement inscrit dans une dimension sociale. Il a mis sur pied une école primaire puis ensuite une école biblique pour former les leaders. Pierre Dupré croyait profondément que la formation pouvait changer les choses.

Pour aller plus loin :

Découvrez en plus sur Samuel Korgo dans cet article intitulé « A la rencontre de Samuel Korgo ».

3 comments

  • Bon courage à mon pasteur KORGHO

  • Bonjour,
    voici une ressource qui pourrait être intéressante pour vous:

    Livre: Que le pauvre dise: « Je suis riche! »
    Une invitation à changer de mentalité pour sortir de la pauvreté.

    Avez-vous l’espoir d’améliorer votre situation ou celles de vos proches prisonniers de la pauvreté?

    Ecrit en premier lieu pour des jeunes Burundais, Rwandais et Congolais, ce livre d’étude simple et solidement structuré creuse la question de la mentalité, facteur souvent négligé dans les discussions sur la pauvreté. L’auteur s’intéresse à quatorze personnages bibliques, dont les exemples et leçons de vie dessinent un chemin à la fois surprenant et motivant.

    Premièrement, demeurer dans la pauvreté n’est pas une fatalité. Deuxièmement, sur ce chemin, Dieu nous assiste, lui qui veut voir les siens « prospérer à tous égards ». Troisièmement, vous êtes déjà riche. Malgré les défis réels auxquels vous faites face, vous avez déjà des forces et des ressources à faire valoir dans le combat contre la pauvreté.

  • Merci pour cet article. Bonne suite pour le travail théologique du pasteur Korgho.

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