Entretien avec Thomas Poëtte : à la [re]découverte du principe biblique de justice

Thomas Poëtte est pasteur (FEEBF) à Marseille. Il a écrit un article stimulant intitulé « Cultiver la justice dans une culture du profit ». Au travers de cette interview, nous souhaitons revenir sur la réflexion qu’il développe dans ce texte et la prolonger.

Propos recueillis par Nicolas Fouquet

SEL : Comment décririez-vous la culture du profit dans laquelle nous vivons ? 

Thomas Poëtte : Le profit correspond au gain ou à l’avantage financier qu’une personne retire d’une activité économique. Si la culture du profit n’est pas forcément une nouveauté, il y a des éléments qui en sont caractéristiques aujourd’hui. La culture de profit contemporaine se démarque ainsi à la fois par le phénomène de mondialisation et par une course effrénée à la consommation. Le néo-libéralisme dans lequel nous vivons aujourd’hui doit être distingué du capitalisme du XIXe siècle. Aujourd’hui, il y a une plus grande dérégulation et une sorte de dévoiement des principes économiques que pose l’Écriture. 

Il y a eu une évolution dans la façon de concevoir la notion de profit ? 

Oui. Il y avait déjà un capitalisme au XIXe siècle qui était d’ailleurs largement influencé par le protestantisme (Max Weber). Mais sa perspective était différente. Pourtant, de nombreux auteurs chrétiens défendent notre économie actuelle en s’appuyant sur une vision du capitalisme qui n’a plus cours actuellement. Au XIXe siècle, les profits étaient principalement conçus comme un fonds que l’on allait réinvestir dans son entreprise pour la développer et créer de l’emploi. Aujourd’hui, on cherche surtout à maximiser ses profits pour pouvoir consommer davantage et augmenter son niveau de vie. 

Pourquoi ces auteurs chrétiens font-ils fausse route ? 

J’ai l’impression qu’ils raisonnent en termes de guerre froide avec une dualité libéralisme versus communisme. Ils abordent alors la Bible avec cette grille de lecture. Comme ils remarquent que la parole de Dieu ne promeut pas le communisme et qu’elle est favorable à la notion de propriété privée (et c’est vrai !), ils en arrivent à justifier tous les excès d’aujourd’hui. Seulement, il me semble que ce n’est pas suffisant pour défendre le fonctionnement de l’économie actuelle. 

Quelle est la perspective biblique sur le sujet ? 

Je pense que la Bible n’est pas contre le profit. Prospérer dans son travail fait partie des bénédictions que Dieu peut accorder à une personne. Mais elle introduit des limites. Dieu demande ainsi aux membres de son peuple de volontairement restreindre leur profit. Pourquoi ? Par souci pour ceux qui sont dans le besoin en faisant preuve de générosité. Mais je vois aussi une seconde raison dans l’Écriture. En faisant preuve de sobriété et de contentement, le chrétien garde un rapport libre à l’argent et évite ainsi de tomber dans l’idolâtrie. 

Comment articuler correctement les idées de charité et de justice présentes dans la Bible ? 

Il me semble qu’il est important de ne pas opposer ces deux notions mais d’arriver à les faire fonctionner ensemble. Être juste devant Dieu, c’est aussi être généreux. En Ézéchiel, Dieu décrit « l’homme qui est juste » comme celui « qui donne son pain à celui qui a faim et couvre d’un vêtement celui qui est nu ». Ces notions ont leur particularité mais ne peuvent pas être distinguées trop radicalement. Il est important en tout cas de parler de justice et pas seulement de générosité. La notion de justice permet notamment d’introduire l’idée qu’il y a des problématiques qui sont structurelles. Il n’est pas seulement question de comportement individuel quand il s’agit d’être préoccupé par la situation de son prochain. 

La notion de justice est-elle trop absente dans notre théologie ? 

Dans l’histoire du mouvement évangélique en France (et sûrement aussi à l’étranger), il y a eu une réaction vive des croyants contre le courant du christianisme social qui a été un peu libéralisant. Je pense que l’on s’est alors éloigné des questions de justice par opposition. C’est dommage. Un excès a pu remplacer un autre. Et du coup, nous passons à côté de tout un pan de l’enseignement biblique. Il nous faut retrouver et intégrer dans notre pensée théologique cette notion de justice. 

Comment vivre la justice dans une culture du profit ? 

Je propose quelques pistes concrètes dans mon article. La première étape en tout cas, c’est de rouvrir nos imaginaires à la possibilité d’un autre monde. Si on ne commence pas par une transformation de notre pensée, nous risquons de tomber dans une sorte de légalisme, une liste de choses à faire et à ne pas faire. Il nous faut sortir de cette pensée que l’économie ne peut pas fonctionner autrement. C’est de l’idolâtrie. On prête l’immuabilité divine aux marchés financiers. Leur organisation n’est pourtant pas le fruit d’une logique purement rationnelle. Il y a des choix idéologiques derrière. Ils peuvent être bons mais aussi discutables. Ensuite, il est possible de passer à l’action… 

Pour en savoir plus, retrouvez l’article écrit par Thomas Poëtte, dans le tome 2 de l’ouvrage collectif À contre-courant – cultiver les valeurs du Royaume de Dieu (Éditions mennonites – 2021) 

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