Antipas Touatam : « La bonne gouvernance est le principal défi des pays en développement ! »

Antipas Touatam Guendergué est docteur en économie appliquée. Originaire du Tchad, c’est un chrétien engagé dans son église en France. Nous avons souhaité nous entretenir avec lui pour qu’il nous livre son regard de spécialiste sur plusieurs sujets en lien avec le développement et la pauvreté.

Antipas Touatam Guendergué est docteur en économie appliquée. Originaire du Tchad, c’est un chrétien engagé dans son église en France. Nous avons souhaité nous entretenir avec lui pour qu’il nous livre son regard de spécialiste sur plusieurs sujets en lien avec le développement (en particulier la question de la gouvernance).

 

SEL : Le SEL est une ONG de solidarité internationale qui vise à améliorer les conditions de vie des populations des pays en développement. Pouvez-vous clarifier cette expression ?

Antipas Touatam : L’expression de pays en développement est large au sens où elle regroupe différentes catégories de pays. On y trouve les pays les moins avancés (PMA). Il s’agit d’une catégorie de pays mise en place par les Nations Unies et qui est basée sur trois critères : le revenu, le capital humain et la vulnérabilité économique. Ce statut leur donne droit, entre autres avantages, à une aide, à un accès préférentiel aux marchés et à une assistance technique spéciale. Ils sont actuellement 47 pays. La majorité de ces pays sont en Afrique bien que l’on en trouve sur d’autres continents (33 en Afrique, 9 en Asie, 4 au Pacifique et 1 aux Caraïbes). La deuxième catégorie correspond aux pays en transition et la troisième catégorie regroupe les pays émergents comme la Chine ou l’Inde.

 

Malgré son hétérogénéité, ce concept de pays en développement reste-t-il pertinent à utiliser ?

Le concept garde du sens mais il faut reconnaître ses limites. Plusieurs pays ont été classés émergents ou en transition et semblent en bonne forme d’un point de vue statistique. Néanmoins, la misère y est toujours présente. Pour les acteurs de la solidarité comme le SEL, bien qu’il soit question de pays en développement, c’est surtout sur les pays les moins avancés qu’il faut se focaliser. C’est là où vraiment les besoins sont les plus importants.

 

Quel est le principal défi des pays en développement (dits aussi pays du Sud) ?

Qu’elle soit politique, économique ou sociale, la bonne gouvernance[1] est le principal défi des pays en développement. Il y a une unanimité sur ce point. La gouvernance, c’est l’art de bien gérer l’ensemble des ressources d’un pays dans le cadre de l’État de Droit et d’objectifs économiques et sociaux clairement définis. Sans cette condition, le développement est quasiment impossible. En économie, la confiance est un concept clef. S’il y a de la corruption ou de l’instabilité, les investisseurs vont être réticents à s’engager.

 

Ce problème de gouvernance est-il seulement interne aux pays en développement ou bien il y a une responsabilité des pays du Nord (dits aussi pays développés) qui peuvent faire preuve d’indifférence voire même d’ingérence ?

Oui, les pays du Nord ont une part de responsabilité (rappelons-nous de certains faits historiques) mais, d’après moi, elle n’est que partielle. Si au niveau d’un pays en développement, il y a « une bonne gouvernance », il en résultera automatiquement une unité nationale et une volonté collective de relever les différents défis politiques, économiques et sociaux. L’influence extérieure n’aura alors qu’une faible influence. Si le pays est mal gouverné par contre, les perspectives de développement vont décliner.

 

Pour faire face à la pauvreté, il faut donc encourager la bonne gouvernance dans les pays du Sud ?

Oui. Ça me semble essentiel. La bonne gouvernance est le socle sur lequel toutes les solutions peuvent être envisagées. Les citoyens des pays en développement doivent alors se mobiliser mais des initiatives extérieures ont également toute leur place. La fondation Mo Ibrahim évalue la qualité de la gouvernance de chaque pays africain et cherche à récompenser les dirigeants vertueux. En matière de solidarité internationale, les ONG peuvent contribuer à promouvoir la bonne gouvernance en mettant en place des formations diverses concernant l’administration, l’économie, la gestion, le droit, etc. afin d’informer et de sensibiliser la société civile.

 

Ces actions prennent place dans les pays du Sud. Y a-t-il des solutions à mettre en œuvre dans les pays du Nord ?

Les pays du Nord doivent « accompagner » les pays du Sud dans leurs efforts de développement mais l’effort principal doit d’abord être mené dans les pays en développement. Sans volonté réelle au niveau national, rien n’est possible. Les citoyens du Nord peuvent apporter leur contribution en votant pour les institutions et pour les hommes/femmes politiques qui promeuvent le développement et la démocratie dans les pays du Sud. Avec l’ère des réseaux sociaux, il est aussi possible de peser sur les différents débats. Les hommes/femmes politiques sont toujours sensibles à leur électorat.

 

D’après vous, il y a donc une responsabilité des pays du Nord dans la pauvreté des pays du Sud mais elle doit être relativisée ?

Oui. Il me semble. Il y a 50 ans c’était clair mais les temps ont changé. Je ne dis pas que le rapport de force est totalement inversé mais il s’est quand même plus ou moins équilibré avec l’émergence de certains pays du Sud. La coopération sud-sud est une manière de compenser l’axe nord-sud. Si les pays les moins avancés parviennent à se mettre d’accord avec des pays émergents comme la Chine, les pays du Sud peuvent faire le poids face aux pays du Nord. Le cas illustratif fut la conférence ministérielle de l’OMC à Cancun (Mexique) où la principale revendication des pays du Sud fut la suppression des subventions agricoles accordées par l’Union européenne et les États-Unis à leurs exploitants agricoles. Ce fut un tournant décisif dans les négociations commerciales multilatérales entre les pays du Sud et du Nord. Contrairement à ce que pensent certains observateurs, les pays du Nord n’ont plus cette puissance « hégémonique » pour imposer systématiquement leurs « diktats » aux pays du Sud en matière de négociations commerciales.

 

Plusieurs pays parmi les moins avancés ont contracté des emprunts il y a plusieurs décennies auprès des pays du Nord. Ces dettes les empêchant de se développer, faudrait-il les annuler ?

Compte tenu de la conjoncture actuelle, l’annulation de la dette (ou au moins son allègement) est une nécessité absolue. Certes, les pays du Nord ne vont pas bien sûr le faire si facilement en dépit de leurs discours officiels mais ce serait pourtant un signal fort envoyé aux pays en développement. C’est la première raison. La seconde, c’est qu’il y a une forme d’injustice dans ce problème de la dette car elles ont été contractées dans une période difficile. En les annulant, on pourrait aussi faire en sorte d’encourager la bonne gouvernance. Ce serait un « instrument de récompense » pour les États qui ont fait preuve d’efforts à ce niveau.

 

Y a-t-il une approche spécifiquement chrétienne de ces questions de développement ou bien la foi joue plutôt un rôle au niveau de la motivation ?

L’exemple de Samoa est intéressant. L’archipel des Samoa, situé dans le pacifique sud, se caractérise par une population chrétienne dense. Économiquement et politiquement, le pays connaît une bonne gouvernance et amorce le chemin du développement. Le fait d’être chrétien peut avoir deux incidences positives d’après moi : on est animé par l’idée de faire du bien à son prochain et on est vigilant dans la gestion des deniers publics.

[1] « La bonne gouvernance », c’est l’art de bien gérer/diriger un pays. Elle se caractérise, entre autres, par des principes fondamentaux : la responsabilité, la transparence, l’État de droit, la participation. Elle consiste non seulement à organiser une bonne allocation nationale des ressources rares, mais aussi à mettre en place des institutions démocratiques, capables de faire respecter les Droits de l’Homme, de la Femme et de l’Enfant, d’assurer la transparence de la gestion du patrimoine public et de garantir la liberté de pensée et d’action, dans le cadre du respect des lois concernant les sociétés et les personnes et des objectifs économiques et sociaux clairement définis. La bonne gouvernance donne à l’État un rôle clef dans la conduite du développement économique. Il doit promouvoir et favoriser l’investissement, stimuler l’épargne et soutenir les secteurs clés de l’économie nationale.

 

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