Une réponse à l’article du CAC sur la lutte contre la pauvreté !

La compréhension des textes bibliques et leur application concrète peuvent faire débat chez les chrétiens. En voici un exemple…

Au mois de septembre 2016, le Cercle d’Affaires pour Christ (CAC) – un réseau de chrétiens évangéliques étudiant ou travaillant dans le domaine du commerce/management – a publié sur son site internet un article abordant le sujet de la lutte contre la pauvreté. Ce texte a alors animé quelques-unes de nos discussions en interne au SEL mais sans forcément aller plus loin. Dernièrement, nous nous sommes rendu compte sur Twitter que le CAC s’intéressait à ce que nous pouvions penser de leur article. J’ai alors décidé de publier une réponse sur le blog du SEL. La voici. Mais avant d’en prendre connaissance, il est peut-être préférable pour vous de commencer par lire le texte qu’ils ont pu eux-mêmes écrire : « Lutte contre la pauvreté : 3 bonnes idées de l’Ancien Testament ».

Pour commencer donc, je ne peux que me réjouir – et le SEL avec – que la lutte contre la pauvreté continue de susciter la réflexion d’un certain nombre de chrétiens aujourd’hui. Et en ce sens, l’initiative du CAC nous intéresse et nous interpelle ! Voici néanmoins quelques remarques disparates que je me permettrai de faire sur l’article puisqu’il ne laisse pas indifférent et qu’après tout, mon avis a pu être sollicité…

 

Des éléments intéressants

Au SEL, nous partageons l’idée que l’étude de la Bible (et notamment de l’Ancien Testament) est riche d’enseignements concrets et pertinents pour le chrétien d’aujourd’hui, tant sur un sujet aussi spécifique que celui de la lutte contre la pauvreté que plus généralement.

La démarche du CAC s’inscrivant dans cette logique, elle est déjà en soi intéressante. Mais surtout certaines des propositions que peut faire l’auteur méritent toute notre attention il me semble, qu’elles soient originales (concession de parcelles de terre aux réfugiés) ou plus actuelles (loi sur la redistribution des invendus alimentaires).

 

Un problème de forme

Seulement, si l’article soulève quelques éléments intéressants, il me semble que sa tonalité globale risque malheureusement de discréditer l’ensemble du propos. En effet, si certaines des formulations peuvent prêter à sourire (les bobos qui partent faire du Wwoofing dans les Andes), d’autres sont assez maladroites (les maliens qui mangent les chats de gouttières à Saint-Denis).

On pourra me reprocher d’être trop politiquement correct. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de penser que la forme choisie dessert le fond de l’article. Et si parfois le propos peut se fonder sur une certaine réalité (je ne nie pas que des chats de gouttières puissent « disparaître »), il me semble qu’à d’autres endroits l’usage de certaines expressions est davantage contestable encore (parler de « vagues de réfugiés » est, selon moi, une façon d’entretenir des peurs et une représentation partielle de la réalité).

 

La critique de l’assistanatpourquoi-agir-s1d3

Après avoir fait quelques remarques globales, je vais m’attacher à discuter rapidement de différents points plus précis soulevés par l’article : le premier étant la question de l’assistanat. Les mentions qui en sont faites au fil du texte sous-entendent une profonde critique de ce que cela peut recouvrir. Je peux le comprendre mais je serai néanmoins plus prudent.

En effet, je partage le souci de responsabiliser les plus démunis et le SEL s’inscrit pleinement dans cette logique au travers du parrainage d’enfants et des projets de développement qu’il peut mener. Seulement, si on est d’accord avec l’idée qu’il vaut « mieux apprendre à pêcher que de donner un poisson », on peut également faire le constat qu’une certaine assistance est parfois incontournable (c’est le cas lors de catastrophes humanitaires par exemple à l’extrême).

D’ailleurs, ne sommes-nous pas ici face à une limite du raisonnement de l’auteur puisqu’il critique l’assistanat tout en portant paradoxalement un regard favorable sur la redistribution des invendus alimentaires ? Si je me réjouis de ce que peuvent faire les banques alimentaires, j’ai néanmoins une réticence à rapprocher leur action de ce que l’on pourrait qualifier de « glanage moderne ».

J’émets donc quelques réserves sur ce point d’argumentation et ne m’offusque pas que des personnes puissent être « assistées » pendant une période de leur vie. N’est-ce pas à certains égards ce que le peuple hébreu a pu connaître dans le désert avec la manne ? Ayons alors peut-être un peu de recul sur cette question, sans pour autant en faire l’apologie. Et n’oublions pas de regarder la poutre qui est dans notre œil avant de voir la paille qui est dans celui de notre voisin pour reprendre une parole de Jésus (la fraude des entreprises est sans commune mesure avec la fraude aux prestations sociales).

 

L’accroissement des inégalités

Dans son introduction, l’auteur met en avant le fait que malgré « le travail de toutes les ONG en faveur des plus démunis », les inégalités s’accroissent car les riches sont de plus en plus riches et les pauvres sont de plus en plus pauvres (en France comme ailleurs). Seulement, cette affirmation n’est que partiellement vraie !

Accroissement des inégalitésDans le cas de la France, c’est exact. La pauvreté gagne du terrain. Néanmoins, à l’international, force est de constater que l’extrême pauvreté recule énormément. En effet, le nombre de personnes dans le monde vivant sous le seuil d’extrême pauvreté (1,90 dollar par jour et par personne) a diminué d’un peu plus d’un milliard en trente ans, alors même que dans le même temps la population mondiale augmentait.

Les efforts pour lutter contre la pauvreté ne semblent donc pas vains. Ce qui n’empêche pas pour autant que les inégalités puissent s’accroître puisque l’apparition d’inégalités ne s’explique pas nécessairement par un enrichissement des plus riches et un appauvrissement des plus pauvres. C’est même rarement le cas. Elle est bien davantage due au fait que l’enrichissement des plus riches se fasse plus vite que celui des plus pauvres.

 

La nouvelle forme de « volontariat »

Enfin, pour conclure cette réponse à l’article du CAC, je voudrais revenir sur l’une des propositions pour lutter contre la pauvreté, qui est faite dans la troisième partie du texte. Il y est émis l’idée qu’une personne ruinée puisse « travailler pendant quelques années pour son créancier en échange du gîte et du couvert ».

Pression au travailSi ce type de propositions peut avoir un sens peut-être dans des sociétés agraires ou industrielles du passé, je doute de sa faisabilité dans le monde actuel. En comparaison des autres idées avancées par l’article, celle-ci me semble quelque peu déconnectée de la réalité. Qui donc sont les créanciers aujourd’hui et quelles tâches seraient confiées aux plus démunis ?

Et quand bien même ce serait possible, je reste toujours suspicieux face à ce genre d’initiatives : pourquoi l’entrepreneur n’embaucherait-il pas tout simplement la personne en difficulté et ne lui payerait-il pas un salaire convenable (avec lequel il pourrait rembourser sa dette) ? Là où l’esclavage de l’Ancien Testament était un filet de sécurité pour les plus pauvres, ce genre d’initiative actuelle – sous l’illusion d’un gagnant-gagnant – me donne davantage l’impression d’être une opportunité pour l’employeur de s’affranchir du droit du travail.

One comment

  • Bonjour Nicolas,
    Merci pour ta réponse et le temps que tu as pris pour étudier ces idées.
    Je ne reviens pas sur la forme, aimant bien apporter un peu de légèreté dans les sujets importants, mais prends bien note des remarques au passage.

    Je veux préciser que cet article a été surtout écrit pour le contexte français. cela explique pourquoi je n’encourage pas l’assistanat (qui n’est pas une solution durable), la France ne vivant que peu de « catastrophes humanitaires ».

    Le peuple hébreu, nomade, vivait une réalité toute autre que notre contexte actuel, et dans un environnement bien différent. Cette situation avait entre autre pour but de leur apprendre la dépendance, directement envers Dieu (et non pas d’autres hommes), je ne crois pas que cet épisode exceptionnel puisse vraiment entrer dans le débat. La Bible me semble vraiment claire là-dessus, avec le fameux « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus », de Paul.
    Mais que ce soit bien clair : je l’exclus comme solution pérenne, uniquement. On est tous des assistés à certains moments de notre vie, non ?…

    J’ai effectivement manqué d’exactitude en parlant des inégalités internationales, et nous ne pouvons que nous réjouir devant les chiffres que tu avances. Quel dommage que nous ne puissions pas (encore ?) faire le même constat dans notre douce France.

    L’idée de volontariat est effectivement d’avoir un contrat plus souple, plus facile, qui permette aux employeurs et particuliers d’offrir un contrat reconnu par l’état à ceux qui n’ont pas de document officiel de résidence. Cela permettrait au réfugié de faire valoir ses compétences dans cette période d’attente d’officialisation de statut, d’avoir une vie sociale et à s’intégrer dans la société. L’employeur encouragerait et formerait un personnel non-adapté pour un coût du travail attrayant. Je préfère un volontariat officiel qu’un travail au noir. Mais je vise aussi d’autres exclus de la société, comme le cas du SDF, de celui qui sort de prison, du senior qui veut travailler, etc. Et je ne le vois que comme une période de transition.
    Si le créancier peut employer son débiteur dans les règles de l’art, voire en ponctionnant ses mensualités sur le salaire directement, c’est encore mieux ! Dans le cas d’un créancier particulier (par exemple la situation d’un locataire en retard dans le règlement de ses loyers), un tel contrat lui permettrait de garder son logement tout en s’acquittant de quelques heures de travail (entretien, rénovation, ou autre) pour le compte du bailleur.

    Comment, mon raisonnement aurait des limites ? Impossible ! =). Effectivement, je reconnais que le glanage présuppose un effort de la part du bénéficiaire, effort qui est absent pour les bénéficiaires de cette aide providentielle. Mais je persiste à utiliser ce terme, le rapprochement se tient : on a bien un fruit du travail laissé à disposition des plus pauvres, récupéré par ces-derniers. Indirectement dans ce cas-ci. Et c’est bien le problème souligné : le glanage à proprement parlé, ce sont les associations humanitaires qui le font. Et ce service formidable, utile et anti-gaspi qu’offrent les assos génère de l’assistanat, je le reconnais. Alors, comment faire ? Je n’ai pas la solution miracle, maix voici deux pistes : un « tripadvisor » des lieux proposant des invendus alimentaires ? Des assos humanitaires composées de volontaires bénéficiaires de ce fruit ?

    Merci de me pousser dans mon raisonnement et à bientôt !
    Nicolas, pour le CAC

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