La foi doit pousser à aborder l’argent et l’économie différemment !

Jacques Hautbois, délégué du SEL, nous partage dans cette tribune quelques-unes de ses réflexions personnelles sur le sujet de la pauvreté !

Afin d’encourager la réflexion des chrétiens des pays occidentaux sur les questions de développement et de pauvreté, le SEL propose les apports de chrétiens qui, chacun depuis sa propre perspective, nous font part de leurs pensées et de leurs expériences. Ci-dessous, un texte de Jacques Hautbois, délégué du SEL !

« Ne vous conformez pas à ce monde-ci, mais soyez transfigurés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, agréé et parfait. » (Ro12/2 NBS)

Voici en quelques mots une sorte de trajectoire existentielle à laquelle Paul nous exhorte quand nous avons reçu la vie nouvelle, la vie selon l’Esprit ; la théologie dit encore : quand nous sommes sauvés.

Paul dit de nous que « nous sommes transfigurés par le renouvellement de notre intelligence ». C’est dire la densité du changement qui s’opère dans un être humain quand l’Esprit de Dieu agit. Cette action de l’Esprit, cela peut être un moment de grande émotion, accompagné de sensations particulières à l’occasion d’un culte ou d’un temps de prière exceptionnellement riche et chaleureux. Il est possible de vivre de tels moments et il ne faut pas les sous-estimer, mais la vie selon l’Esprit ne peut se réduire à cela. C’est aussi « un renouvellement » profond « de l’intelligence ». Cette expression évoque, d’abord, quelque chose qui s’inscrit dans la durée, ensuite, quelque chose qui est au-delà de l’émotionnel et du sensitif mais qui mobilise la raison, l’intellect, quelque chose qui élabore toute une nouvelle échelle de valeurs (« ce qui est bon et agréé par Dieu »).

En d’autres termes, l’Esprit-Saint amènera les enfants de Dieu à élaborer une véritable contre-culture (puisqu’il s’agit de « ne pas se conformer à ce monde-ci ») et à vivre selon une conception du monde et de l’homme tout à fait inédite.

Sur cette voie, la puissance de l’Esprit investit tous les domaines de notre existence, du détail le plus anodin de notre quotidien aux sphères plus complexes de la vie sociale, ce sera le cas, en particulier, de l’économie et de la pensée économique.

Oui, notre foi nous poussera à aborder l’argent et l’économie d’une façon différente… et c’est ce que nous voudrions développer maintenant.

La pensée économique la plus courante dans « ce monde-ci » est qualifiée de « classique » et « néo-classique ». Celle-ci apparaît souvent bien complexe mais elle s’enracine, en fait, dans une conception de l’homme relativement accessible à tout entendement. Il est regrettable qu’elle soit rarement rappelée : c’est la notion d’homo oeconomicus. L’homo oeconomicus est défini comme suit :

« C’est un individu dont la seule motivation est la recherche rationnelle de la plus grande satisfaction au moindre coût. »

L’homo oeconomicus est une notion abstraite, un modèle pour déchiffrer les comportements des personnes réelles et le fonctionnement de notre société.

À la lumière de cette notion d’homo oeconomicus faut-il s’étonner que dans « ce monde-ci » croissance, concurrence, compétition occupent une telle place, parfois écrasante, se voulant exclusive ?

L’intelligence renouvelée des enfants de Dieu peut-elle adhérer à une telle conception ?

Regardons, par exemple, comment vivent les premiers chrétiens à Jérusalem, peu après la pentecôte : « La multitude de ceux qui étaient devenus croyants était un seul cœur et une seule âme. Personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais tout était commun entre eux. […]  Parmi eux en effet, personne n’était dans le dénuement ; car tous ceux qui possédaient des champs et des maisons les vendaient, apportaient le prix de ce qu’ils avaient vendu et le déposaient aux pieds des apôtres ; et l’on distribuait à chacun selon ses besoins. » (Actes 4.32, 34-35).

Ce que nous avons-là sous les yeux, c’est la première Église bien sûr, mais regardons-la avec un œil « renouvelé ». Que voit-on ? Il est question d’un groupe de femmes et d’hommes. Dans ce groupe, les personnes cherchent à tisser entre elles des liens très forts et très positifs, une véritable communion, en somme (le texte dit qu’ils étaient devenus un seul cœur et une seule âme). Le texte évoque la pratique, au sein du groupe, du partage matériel de manière particulièrement radicale. Enfin, il est aussi question de satisfaire pour chacun le nécessaire, sans plus : chacun reçoit selon ses besoins.

Le texte parle donc d’un groupe social et de la question des biens matériels, de leur gestion et répartition dans ce groupe. Qu’est-ce que cela, si ce n’est aussi de l’économie ?

Oui, nous avons là, tout simplement, la problématique de la science économique ou, du moins, les bases d’une conception de l’homme qui entraînera une conception de l’économie. Le moins que l’on puisse dire c’est que nous sommes loin de l’homo oeconomicus. En lieu et place de l’individu concentré sur la recherche rationnelle de la plus grande satisfaction au moindre coût, nous avons quelque chose comme ceci :

Femmes et hommes se souhaitant liés et reliés (par l’Esprit-saint) dans une vraie communion et vivant leur vie matérielle sous le signe de la simplicité et du partage…

Une base solide pour une économie que l’on qualifiera, cette fois, de : divine !

Sur une telle base – c’est certain – le chrétien ne pourra pas suivre les lois de l’économie classique car alors, pour le croyant, il n’y a plus d’individus isolés mais des êtres reliés qui cherchent à élaborer un vivre-ensemble satisfaisant pour tous ; de même, il ne s’agit plus de s’abîmer individuellement dans la recherche et l’accumulation incessante de satisfactions matérielles jamais assouvies mais de vivre la simplicité volontaire et le partage. On ne pourra donc plus supporter que certains vivent dans la misère et l’on cherchera à remédier à une telle situation.

Conformément au texte des Actes, ceci se vit d’abord de manière très concrète au sein de la communauté de base des croyants mais est-ce que cela concerne aussi les relations avec ceux qui n’appartiennent pas à l’Eglise universelle ? Oui même s’il y a une différence entre ce qui peut se vivre dans l’Église et ce qui peut se vivre dans la société.

Paul l’affirme dans ses lettres, par exemple, voici ce qu’il écrit aux Thessaloniciens : « Cherchez toujours à faire le bien, entre vous et avec tous. » (1Thessaloniciens 5.15b) ; dans le même sens on pourrait aussi citer Ro12.17-18. Plus démonstratif : la belle parabole du samaritain (dit : bon), rapportée par Luc. Dans cette histoire, Jésus nous déstabilise en ramenant la notion de prochain à nous-même (cf. Luc 10.36). En effet, le pauvre prochain, ce n’est plus le blessé mais le samaritain dans la mesure où il a su se faire proche du blessé. En conséquence et réciproquement, le prochain sera celui dont on a su se faire proche. De plus, habilement, Jésus, met en scène un samaritain (étranger à la communauté juive) et un blessé dont on ne sait rien, ce qui ouvre l’histoire à l’universalité.

C’est donc entendu : pour le chrétien, l’amour du prochain, le souci des pauvres, de l’injustice, la volonté de partage sont des passages obligés et ne se limitent pas à la communauté des croyants. Le chrétien aura à cœur de mettre en pratique les principes de l’économie divine auprès de tout homme quel qu’il soit.

Mais cela doit-il prendre uniquement la forme de ce que le langage courant appelle des actes charitables, sans réfléchir aux causes de la misère et de l’injustice ? À partir de l’économie divine, le chrétien a aussi des positions originales à prendre sur des questions de macro-économie, sur des faits caractéristiques des turpitudes de ce « monde-ci » comme, par exemple les « Panama papers », « Luxleaks », etc ?

Il ne faut pas oublier que le message de l’Evangile s’enracine dans l’Ancien Testament. Le peuple juif a reçu ce message du Seigneur et ce message contient déjà une pensée économique applicable à l’échelle d’une société. C’est le cas de la loi jubilaire rapportée en Lévitique 25 : au fil des générations certains s’enrichissent, d’autres connaissent des déboires économiques et tombent en esclavage, alors tous les 50 ans, on remet les compteurs à zéro, les riches ne peuvent continuer à accumuler, les biens sont restitués aux familles qui ont fait mauvaise fortune et les esclaves sont libérés. C’est une loi de Dieu, c’est donc une loi de vie ! Ne pas actualiser ces principes aujourd’hui, c’est donc collaborer aux forces de mort… Il ne peut en être question pour un enfant de Dieu, un disciple de Jésus-Christ.

Jacques Hautbois, délégué du SEL

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