Entretien avec Luc Maroni 

Luc Maroni est ingénieur en économie sociale et solidaire et président de CNEF Solidarité. L’objectif de l’association est de promouvoir l’engagement social évangélique.

Nicolas Fouquet : Quel a été votre cheminement sur les questions de solidarité ? 

Luc Maroni : Quand j’étais enfant, je me demandais pourquoi les missionnaires pouvaient creuser des puits dans d’autres pays alors qu’en France ce n’était pas nécessairement bien vu de faire du social, au risque de passer pour des chrétiens libéraux. J’ai beaucoup lu à l’époque, notamment en anglais.  

Quand j’ai découvert la Déclaration de Lausanne, ça a été libérateur pour moi. Un chapitre est consacré à la responsabilité sociale du chrétien. Il explique que l’on a deux jambes : l’annonce de l’Évangile et l’action sociale. Même si le terme de « social » est parfois galvaudé ou piégé, cela a été une véritable prise de conscience. 

Quels chrétiens vous ont inspiré ? 

John Wesley et William Carey m’ont particulièrement inspiré sur les questions sociales. On les voit respectivement comme prédicateur et missionnaire, mais ils sont aussi des entrepreneurs sociaux.  

William Carey a créé 300 emplois. Des emplois séculiers, pas uniquement des emplois liés à la mission. Il a eu un impact sur la politique et les pratiques sociales, en Inde. John Wesley a, lui, multiplié les actions sociales (associatives ou entrepreneuriales) par le biais des petites assemblées de chrétiens. 

Qu’est-ce qu’un entrepreneur social ? 

Un entrepreneur créé de l’emploi, en tout cas le sien, et génère du profit. Il est autonome et assume de prendre des risques. L’entrepreneur social, en plus de tout cela, cherche à utiliser ses gains pour avoir un impact social. Par exemple, j’ai fondé une coopérative d’entrepreneurs avec plusieurs amis chrétiens. L’un de nos objectifs est de toucher des personnes en grande précarité et qui n’ont jamais été entrepreneurs. Cela signifie que l’on va accepter de passer plus de temps à accompagner ces personnes. Un impact social doit pouvoir être mesurable, par soi et par les autres. Ça ne peut pas être uniquement une intention. Pour nous, 72 % des 70 entrepreneurs se trouvaient en précarité économique au moment d’intégrer notre coopérative. Notre impact social est donc réel. 

Tout entrepreneur n’est donc pas un entrepreneur social… 

Je fais trois catégories. Au risque des caricatures. L’entrepreneur classique – il cherche à créer de l’emploi, et au moins le sien. Et ce n’est pas toujours simple. L’entrepreneur de conviction – il cherche à véhiculer ses convictions, ses valeurs par sa façon de travailler. Pour moi, les chrétiens devraient se ranger ici au minimum. Ça ne veut pas dire que l’on parle forcément de Jésus. L’entrepreneur social – c’est la personne que j’ai décrite précédemment. C’est celui qui, en plus de sa création de valeur pécuniaire et de ses convictions, cherche à avoir un impact social. 


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Les chrétiens doivent-ils chercher à faire une différence ? 

Les Églises et les chrétiens peuvent avoir un impact sur la société. L’exemple de Martin Luther King m’a beaucoup inspiré sur ce point. Néanmoins, je ne crois pas que les chrétiens peuvent changer le monde. Seule la repentance change le cœur. Certains chrétiens s’imaginent pouvoir améliorer la société jusqu’au retour de Christ. C’est une erreur. En nous engageant socialement, nous faisons une démonstration d’amour concret et nous incarnons la justice du Royaume de Dieu, en attendant son avènement. 

Où en sont les chrétiens aujourd’hui en France par rapport aux questions sociales ? 

Je pense qu’il y a de vrais progrès : une prise de conscience générale dans nos Églises sur le fait qu’il faut matérialiser l’amour envers le prochain et des actions locales conséquentes. Affirmer aimer nos concitoyens passe par des actions concrètes comme l’indique l’épitre de Jacques. Mais ces progrès ne doivent pas masquer notre faible impact au niveau régional ou national : il pourrait être beaucoup plus fort. Sans vouloir se comparer aux autres, lorsque que l’on observe l’Angleterre, l’Allemagne ou la Suisse la marge de progression est encore conséquente. 

Quel message avez-vous envie de faire passer aux chrétiens ? 

Je citerai William Carey : « Attendez de grandes choses de Dieu et entreprenez de grandes choses pour Dieu. »  

Je trouve cette citation puissante. Elle marque notre dépendance à Dieu. Je dois m’attendre à lui. Et avec les ressources spirituelles, je peux agir et entreprendre. Pas nécessairement dans le business. Ça peut être une action au sein d’une association.  

Cette affirmation me semble proche d’un verset biblique : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice. » (Matthieu 6.33) Dans l’idée de royaume de Dieu, je perçois toute la dimension spirituelle et dans celle de justice, une invitation à quelque chose de concret. L’incarnation de nos convictions dans des actions démontre notre authenticité et nous donne de la crédibilité au moment où nous disons notre foi dans une société en pleine crise. En résumé, mon message aujourd’hui : « C’est le moment d’agir collectivement ! » 

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