Manifester le projet de Dieu pour le monde par notre vie : une question de justice ?

Thomas Poëtte, pasteur à la Fédération des Églises Évangéliques Baptiste de France, s’interroge sur la façon de mener un mode de vie plus juste dans une société de profits et nous invite à faire de même.

Interview réalisée par Daniel Hillion, Directeur des études au SEL.

Comment définiriez-vous la justice de façon générale et en rapport avec les situations que traversent ceux qui vivent dans la pauvreté en particulier ?

De manière générale, la justice c’est le fait de répondre aux exigences divines. En parlant d’exigences divines, j’indique une référence à une norme qui a une source transcendante. Elle est posée par Dieu mais il ne s’agit pas de quelque chose d’arbitraire : parce que Dieu est bon, ses exigences aussi sont bonnes en elles-mêmes et elles sont également bonnes pour les humains. Elles vont se décliner de différentes manières : pour un chrétien, par exemple, il ne s’agira pas de suivre la loi à la façon d’un Israélite dans l’Ancien Testament. C’est pourquoi j’ai évité de parler de « loi » en définissant la justice. Les autorités humaines auront aussi un rôle à jouer dans la concrétisation de la justice mais elles ne seront jamais la référence première.

Concernant le lien entre justice et pauvreté, on peut rappeler ce que souligne Tim Keller lorsqu’il dit que la justice est ce que je dois aux êtres humains qui sont comme moi image de Dieu. Mais il faut comprendre que la norme posée par Dieu vient en premier et qu’ensuite elle me donne des devoirs envers mes frères et sœurs en humanité.

Il s’agit donc, face à celui qui vit dans la pauvreté, de respecter l’image de Dieu en lui ?

Oui, mais cela va plus loin ! Il y a dans l’éthique chrétienne une exigence de solidarité et de générosité. Reconnaissons que l’articulation entre justice et générosité n’est pas facile à penser mais il faut les relier pour affirmer que cette solidarité matérielle envers les personnes en situation de pauvreté ne dépend pas seulement de notre bon vouloir.

Ce n’est pas quelque chose que l’on ferait « en plus » : auquel cas s’en abstenir ne ferait pas de nous des personnes injustes mais « seulement » des gens pas vraiment généreux. Si l’on dit que cela relève de la justice, cela implique que cette générosité est exigée.

Et pourtant… il ne faudrait pas oublier qu’il s’agit bien de générosité ! Cela nous permet de nous rappeler que ce qui est exigé n’est pas si précis que cela. Il est significatif par exemple que le Nouveau Testament n’exige pas de nous que nous redonnions 10% de nos ressources. C’est là que la générosité prend tout son sens : nous ne sommes pas sur le registre « fais ceci, ne fais pas cela ». Il ne s’agit pas d’obéir à des « lois » où on donne 10%, en particulier aux pauvres. On trouve une atmosphère de liberté avec une certaine forme de joie : regardez comment Paul s’adresse aux Corinthiens lorsqu’il parle de la collecte pour les chrétiens pauvres de Jérusalem (cf. 2 Corinthiens 8-9). Si on ne parlait qu’en terme de « justice » ces aspects seraient perdus de vue. Mais aujourd’hui le risque est généralement plutôt l’inverse : il consiste à ne plus parler que de générosité et à relativiser ce qui relève de l’exigence de la justice de Dieu.

Dans un second temps va se poser la question structurelle : dans quelle mesure participons-nous par notre mode de vie ou par notre emploi à l’appauvrissement de certaines personnes et de certaines populations ? Qu’est-ce que la pratique de la justice devrait nous amener à changer en conséquence ?

Que veut dire pratiquer la justice au quotidien ?

Ma réponse sera forcément floue parce que je ne veux pas rentrer dans un discours qui dirait : il faut faire ci ou ne pas faire cela. Mais je peux donner quelques indications.

Pratiquer la justice au quotidien veut déjà dire mettre en œuvre cette solidarité matérielle avec les personnes pauvres, dans l’Église d’abord, mais plus loin aussi ensuite. Si on veut devenir plus précis on risque de tomber dans des exigences légalistes mais nous devons au minimum nous interroger nous-mêmes de manière à être lucides dans l’utilisation de nos biens et notamment de nos finances. Quelle est la part de mon budget que je consacre à mes besoins et à ceux de ma famille ? Quelle part pour mes loisirs ? Quelle part pour cette solidarité matérielle qui est attendue des chrétiens d’après l’Écriture ? Ce sont là des questions fondamentales.

Quelle part est-il juste de donner ? Je crois qu’on ne peut pas répondre à la question. Cela dépend de ce que l’on gagne et de l’endroit où on en est dans son chemin de simplicité de vie et peut-être même de simplification de son mode de vie. Chacun pourrait se demander où il en est et s’il est en mesure de faire plus.

À quoi cela peut-il ressembler de « simplifier » son mode de vie ?

Prenons un exemple concret : à combien est-ce que je choisis de chauffer mon appartement pendant l’hiver ? Est-ce que je peux baisser un peu (19° C ? 18° C ?) ? Je pose cette question pour deux raisons au moins : la première est de faire des économies sur son budget et d’avoir cette liberté d’en consacrer une part plus importante aux autres, à la solidarité et à la générosité.

La deuxième raison est qu’aujourd’hui le mode de vie et de consommation que nous avons en Occident n’est pas viable pour l’humanité et ce sont les plus pauvres qui en souffrent le plus souvent. C’est alors une forme de solidarité que de simplifier son mode de vie. L’exemple que j’ai donné sur le chauffage peut d’ailleurs être étendu de façon plus générale à notre manière de consommer.

Bien sûr il ne faudrait pas aller jusqu’à dire que c’est un péché que de chauffer à 20° C plutôt qu’à 19°C ou 18° C. Les questions ne se posent pas dans ces termes. Ceci dit, il ne faut pas complètement évacuer la question du péché sur ce sujet du mode de vie : j’ai dit récemment dans une prédication sur le mandat créationnel dans mon Église que jeter une bouteille en plastique par terre n’était pas seulement une incivilité mais bien un péché. Il y a là une responsabilité personnelle qui est claire. Quand je chauffe à 20°C au lieu de 18° C les choses sont différentes parce que je n’abîme pas la création ni n’appauvrit de populations de façon directe : la notion de responsabilité personnelle est beaucoup plus compliquée à établir.

Se pose alors la question de savoir comment motiver les gens à changer de mode de vie et ce que l’on peut exiger de chacun de nous. À quel point avons-nous la légitimité de dire qu’il faut changer dans tel ou tel domaine et de devenir plus directif ?

Quelque chose qui m’aide à progresser dans la réflexion est d’envisager une éthique de l’espérance, c’est-à-dire faisant référence à ce que Dieu va faire. Dans cette perspective la question n’est pas tant de savoir si telle ou telle action est ou non un péché, mais plutôt de se demander à quel point ce que je fais et la manière dont je vis manifestent le projet de Dieu pour le monde. On pourrait encore dire qu’il s’agit d’une éthique du signe : comment la manière dont je suis solidaire avec les pauvres est un signe du fait que Dieu aime et se soucie des pauvres et veut faire justice ? Comment la manière dont je vis est un signe du fait que Dieu va renouveler sa création ? La manière dont Paul fonde une éthique du rapport au corps dans 1 Corinthiens m’inspire à cet égard. La résurrection du corps et le projet de salut de Dieu pour le corps éclairent la manière dont nous devons vivre dans notre corps devant Dieu aujourd’hui. Une telle éthique de l’espérance pourrait nous aider à penser les situations complexes de responsabilité diluée qui caractérisent la mondialisation actuelle et pour lesquelles nous n’avons pas un enseignement biblique direct.

Y aurait-il des exemples d’injustices régulièrement commises aujourd’hui dans notre manière de vivre ?

Si nous prenons la description de celui qui pratique la justice dans Ézéchiel 18, il y a des éléments « négatifs » : ne pas exploiter, ne pas voler… Mais il y a aussi un versant « positif » : donner son pain à celui qui a faim et des vêtements à celui qui n’en a pas. Quand on considère cela, la barre est mise assez haut ! La justice positive du partage est-elle si acquise que cela parmi les chrétiens ? Je n’en suis pas sûr malgré tout le travail social que nous accomplissons et qui représente un beau témoignage. Nous devons aller plus loin et au niveau personnel chacun doit se demander comment il se situe par rapport à la liste d’Ézéchiel 18. À un deuxième niveau de réflexion on peut ensuite dire que ce manque de pratique de la justice par beaucoup et que la pratique de l’injustice par certains qui ont un poids énorme dans la société a comme conséquence une situation d’injustice dans le monde.

Comment ce que la Bible nous dit de la personne et de l’œuvre Jésus nous éclaire-t-il sur la pratique de la justice ? Est-ce en considérant ce que l’Écriture nous dit de lui que nous pouvons parvenir à une saine théologie de la justice ou plutôt en nous appuyant sur des notions comme la création ou la loi de Dieu ?

Un premier élément méthodologique peut être souligné sur la façon de traiter les questions théologiques en général : il est utile de balayer toute l’histoire du salut et de commencer par la création. Nous pouvons fonder beaucoup de choses sur le mandat créationnel en prenant en compte ensuite la chute. Puis il s’agira de considérer ce que la vie, la mort et la résurrection de Jésus viennent changer à notre question. Enfin il ne faut pas oublier la perspective de la nouvelle création avec ce dont nous avons déjà parlé concernant l’éthique de l’espérance.

Toute question éthique doit être relue à la lumière de la grâce qui nous a été offerte en Jésus. Nous n’allons pas agir envers les personnes pauvres ou à l’égard des systèmes qui favorisent la pauvreté de manière à chercher à nous sauver nous-mêmes, comme si tout dépendait de nos forces. Pour une approche protestante il s’agit de quelque chose d’essentiel qui situe notre action et notre manière de penser dans le cadre de la grâce. Il s’agit de vivre en conformité avec ce que Jésus a fait pour nous et de dire notre reconnaissance à Dieu pour son œuvre. Nous n’avons pas à gagner la transformation du monde car elle est déjà acquise même si elle n’est pas pleinement effective aujourd’hui.

Ensuite, il y a des textes des Évangiles qui sont fondamentaux. C’est le cas de Matthieu 25 malgré les difficultés d’interprétation qu’il pose. On y voit en tout cas que Jésus nous appelle à une solidarité et à une compassion envers ceux qui sont dans le besoin matériel ou relationnel. Jésus dit qu’il va trier entre les brebis et les boucs sur la base de cette mise en pratique. Il ne faut évidemment pas y voir une idée de salut par les œuvres mais il reste une exigence qui est radicale par ses conséquences.

On trouve aussi beaucoup de choses dans les textes de Luc. Pensons à l’histoire du jeune homme riche. Il est symptomatique que certaines prédications insistent sur le fait que l’exigence du Christ dans ce passage ne concerne pas tout le monde. Il est vrai qu’une lecture qui universaliserait de façon très littérale le texte serait compliquée à tenir. Mais le même Évangile selon Luc dit à l’ensemble des disciples : Vendez ce que vous possédez et distribuez-en le produit aux pauvres (12.33). Si nous sommes des disciples du Christ il y a donc là quelque chose qui vaut pour nous aussi ! Certains pans de l’enseignement de Jésus sont assez radicaux sur la solidarité matérielle et nous avons tous à progresser.

Un autre aspect que l’on peut relever est la manière dont Paul présente l’œuvre de Jésus pour fonder théologiquement la collecte pour les chrétiens de Jérusalem : « Car vous savez comment notre Seigneur Jésus-Christ a manifesté sa grâce envers nous : lui qui était riche, il s’est fait pauvre pour vous afin que par sa pauvreté vous soyez enrichis. » (2 Corinthiens 8.9) Ici l’œuvre de Jésus vient fonder une éthique, une manière de vivre, une simplicité pour se dépouiller d’une partie de ce que nous avons ou de ce que nous pourrions avoir pour que, par ce moyen choisi avec joie et générosité, d’autres puissent être enrichis : par le temps que nous allons leur offrir, par la solidarité matérielle que nous allons pouvoir mettre en œuvre avec eux.

Il y a une tentation constante d’un certain dualisme séparant le spirituel du matériel dans le milieu évangélique. Mais Paul fonde sur l’œuvre « spirituelle » de Jésus, sur son incarnation et son dépouillement, une exigence de solidarité matérielle. On peut aussi relever que la parabole du fils prodigue nous parle d’héritage, de propriété, de biens : nous lisons cela de manière spirituelle, en termes de salut, et nous avons raison de le faire. Mais est-ce que cela n’a aucune conséquence sur la manière dont nous allons gérer nos propriétés ? Je ne le crois pas. Si le Christ à la croix nous acquiert un héritage qu’il partage avec nous qu’est-ce que cela change sur la manière dont nous considérons nos propriétés ? D’ailleurs on peut aussi relever que dans certains textes, l’héritage est bien le monde (cf. Romains 4.13) ce qui rejoint la perspective de la nouvelle terre. Que ces aspects matériels soient inclus dans le salut implique que nous changions dès aujourd’hui tout notre rapport à la propriété privée, à ce dont nous pouvons dire « C’est à moi ! » et à ce que nous sommes appelés à faire avec cela. Toutes ces vérités sont enrichies du fait qu’elles passent par le Christ même si l’on peut déjà dire beaucoup de ces choses en se fondant sur le mandat créationnel.

Vous articulez une critique de la forme actuelle du capitalisme qui cherche surtout à maximiser ses profits pour pouvoir consommer davantage et augmenter son niveau de vie. Mais la plupart des gens sont insérés dans ce système, y travaillent, contribuent à le faire fonctionner, voire en « profitent ». De quelle manière et dans quelle mesure peut-on vivre de manière intègre dans ce système selon vous ?

Sauf dans certains cas plutôt minoritaires et assez clairs, la question ne se pose pas en termes de péché. Il faut aborder ces questions sans s’effondrer sous la culpabilité. Je crois que certaines personnes se retrouvent réellement en dépression personnelle face à un problème mondial et systémique. Nous devons faire attention à ne pas tomber dans ce piège et à ne pas faire tomber les autres dedans en mettant sur eux un fardeau que nous n’arrivons pas à porter nous-mêmes.

Une question à se poser est : de quoi est-ce que je suis le signe et de quoi est-ce que je veux être le signe en exerçant tel ou tel métier ? La décision de changer ou pas dépend aussi de la question de savoir si je pourrais être davantage un signe d’espérance autrement. Ce n’est pas toujours le cas et il faut mesurer de façon raisonnable le coût et le résultat que l’on peut escompter du fait, par exemple, de quitter un emploi. Je peux mentionner à cet égard un texte biblique qui dans un premier temps me dérangeait parce qu’il réfrénait un certain côté militant qui me tient à cœur. Il s’agit de la rencontre entre Abdias et le prophète Élie en 1 Rois 18. Abdias est un haut fonctionnaire à la cour de l’un des pires rois d’Israël, Achab. Le narrateur ne lui fait pas l’ombre d’un reproche, ne laisse jamais entendre qu’il serait dans une situation de corruption ou de compromission. Au contraire Abdias dit à Élie tout ce qu’il fait pour le Seigneur. Nous pourrions même percevoir un défaut chez Élie qui se croit seul à avoir pris un engagement radical. De façon analogue, lorsque l’on s’intéresse aux questions de justice dans la société, on peut avoir envie d’être un peu comme Élie, de couper avec le système. Par ce texte la Bible ouvre une alternative : il y a deux voies de fidélité. Élie se retire et dénonce de l’extérieur ; Abdias est jusqu’au coeur du système. Il est vrai qu’on ne sait pas comment il faisait en pratique…

Pour aller plus loin, j’encouragerais chacun à lire la Bible en se demandant ce qu’elle dit de la manière dont j’exerce mon métier, ma responsabilité, du signe que je suis ou ne suis pas du projet de Dieu. On peut aussi lire un certain nombre de livres, comme celui de Tim Keller Pour une vie juste et généreuse. Il est également intéressant de participer à des réseaux professionnels liés à des métiers spécifiques comme ceux que proposent les GBU. Cela permet de réfléchir avec des pairs à ce que veut dire être disciple dans tel ou tel milieu. Cette réflexion demande de combiner la compétence en théologie et la compétence dans le domaine concerné. Il faudrait aussi encourager les chrétiens susceptibles d’obtenir des postes assez haut placés en tout domaine (finances, entreprises, droit, etc.) à faire au moins un an de théologie ! Il faut lutter contre la tentation du dualisme qui consiste à penser qu’on est chrétien seulement parce qu’on va à l’église et qu’on évangélise au travail. Il s’agit plutôt de réfléchir à la manière même dont on exerce son travail.

Vous parlez d’apprendre à rouvrir nos imaginaires à la possibilité d’un autre monde. Que voulez-vous dire par là ?

J’ai employé cette expression en pensant en particulier au monde de la finance. Il s’agit de lutter contre l’idolâtrie des marchés financiers. J’ai l’impression que ceux qui travaillent dans la finance justifient parfois la manière dont le système fonctionne avec des arguments très « rationnels » comme si l’économie était une science dure, que l’on ne pouvait pas faire autrement, qu’il y aurait des lois comparables à des lois naturelles dans le fonctionnement de l’économie.

Or un système économique, quelle que soit l’opinion que l’on s’en fasse, est fondé sur des choix politiques, sur une anthropologie et même sur une théologie. Ne plus reconnaître le projet politique derrière le système économique mais d’essayer de persuader soi-même et les autres que tout cela repose sur des lois naturelles me paraît être une forme d’idolâtrie. Quand on se dit que l’on a besoin d’argent pour manger on fait déjà un pas dans cette (mauvaise) direction. Si j’ai besoin d’argent pour manger c’est parce que nous avons organisé la société de telle manière qu’aujourd’hui nous ne produisons pas chacun notre propre nourriture. Je ne dis pas que notre choix était mauvais, je cherche à ce que l’on reconnaisse que c’était un choix et que nous aurions pu faire autrement. Il en va de même du fonctionnement et de la régulation des marchés financiers.

Il faut donc rouvrir nos imaginaires au fait que nous pouvons fonctionner autrement, interroger les fondements de nos pratiques, se demander si la Bible ne nous appellerait pas à penser d’une autre façon et à souhaiter quelque chose d’autre. Ensuite des personnes compétentes en économie pourront faire des propositions alternatives.

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