Rechercher le royaume de Dieu et sa justice : une mission pour l’Église

Pour Neal Blough, professeur d’histoire de l’Église à la Faculté Libre de Théologie Évangélique de Vaux-sur-Seine, la mission de l’Église ne peut être dissociée des questions de justice. Conscient que nous n’établirons pas le royaume de Dieu sur terre, il nous incite néanmoins à faire de petits pas dans sa direction.

Interview réalisée par Daniel Hillion, Directeur des Études au SEL.

Comment définiriez-vous la justice de façon générale et par rapport aux situations de pauvreté ?

Mon point de départ se trouverait dans l’Ancien Testament, avec les notions exprimées par les mots hébreux de mishpat et de tsedaqah qui sont très proches de shalom (paix). C’est une justice ancrée dans l’alliance entre Dieu et son peuple. La première manière de préciser les choses serait de faire référence aux dix commandements où la loi est donnée pour que le peuple réponde à la grâce de Dieu suite à la libération de l’esclavage.

Par rapport à la pauvreté, on peut se référer à la loi sur le jubilé et surtout aux prophètes. Si l’on considère par exemple le livre de Jérémie avec ses diatribes contre les rois et le peuple d’Israël / Juda, on se rend compte que ce dont il accuse le peuple est précisément l’injustice envers les pauvres, le fait de les piller et de courir après les idoles. Le lien entre les idoles et les comportements injustes est assez évident.

La justice, c’est le monde que Dieu veut et que nous avons gâché par la chute et le péché. Ce sont des relations justes avec Dieu et les uns avec les autres. C’est aussi une justice qui cherche à réparer le mal – ce qui n’exclut pas le jugement, mais qui va au-delà de la rétribution exprimée par la loi du talion.

Genèse 12, avec l’appel d’Abraham serait un texte clé. Les exégètes de l’Ancien Testament voient le point culminant de la chute dans la tour de Babel qui met en place un monde où les peuples ne s’entendent pas et sont dispersés (Genèse 11). De cette dispersion Dieu appelle Abraham et Sara pour former un peuple qui sera en bénédiction pour toutes les familles de la terre. La justice a pour horizon de réparer les conséquences de ce que la Bible dit d’Adam et Ève, de la violence que l’on voit après leur désobéissance et de la tour de Babel. Cette tour est pour moi une très bonne représentation de notre monde aujourd’hui.

Cet ancrage dans l’Ancien Testament est accompli en Christ : dans l’histoire Dieu fait connaître ultimement sa justice et sa volonté en Jésus de Nazareth.

La justice est ancrée dans ce projet d’un peuple appelé à être la lumière des nations.

Si la justice est ancrée dans l’alliance quel type de justice peut-on promouvoir dans la société civile qui n’est pas le peuple de l’alliance ?

C’est bien la question ! Disons d’abord : que l’Église soit, autant que possible, l’Église, c’est-à-dire qu’elle vive ce qu’elle annonce, qu’elle ne reste pas dans un ghetto mais participe à la société, au débat politique.

L’Église essaie de vivre en conformité avec le sermon sur la montagne. Au niveau de la société, nous savons que nous devons proposer ce qui est le plus proche du sermon sur la montagne tout en étant vivable. Nous ne pouvons pas espérer établir le royaume de Dieu sur la terre, mais on peut « aller vers », faire des petits pas. La politique est un monde de compromis : nous avons parfois du mal à l’accepter. Ou au contraire, nous l’acceptons trop et nous entrons totalement dans les compromis. Le but de la politique est de permettre à des gens de convictions différentes de vivre ensemble et dans la paix autant que possible. Parfois nos convictions seront entendues mais pas toujours. Dans ce dernier cas, il faut être prêt à les vivre quand même et à assumer les conséquences.

Vous insistez sur le fait que l’Église soit l’Église et vive différemment au sein de la société : est-ce que l’Église a aussi une sorte de mandat de transformation sociale ?

Oui je le pense. En même temps si nous ne sommes pas d’abord – au moins un peu – ce que nous devons être et que nous proclamons aux autres, cela n’aura que peu de crédibilité. L’Église est un agent important dans l’annonce de ce que Dieu veut : et Dieu veut la justice, Dieu veut la paix. Il ne veut pas la pauvreté, l’oppression et l’injustice. Nous faisons face à ces réalités et il nous faut chercher à nous impliquer dans la mesure du possible. Les moyens sont divers : locaux, régionaux, nationaux, internationaux.

Avez-vous un regard plutôt optimiste par rapport à la transformation possible dans la société ou plutôt sensible aux limites de ce que l’on pourra réaliser ?

À long terme, l’histoire est dans les mains de Dieu donc je ne peux qu’être optimiste ! À court terme, je suis actuellement un peu pessimiste par rapport à la situation du monde, par exemple quand je vois la situation partisane des États-Unis. Nous savons aussi par l’histoire que les situations de pandémie créent des tensions et des conflits.

Certains penseurs, comme Jean Delumeau, soulignent que même si l’Église a beaucoup fauté, il y a eu pendant des siècles des personnes qui ont cru à l’Évangile, qui ont su aimer, pardonner, donner à manger à ceux qui avaient faim. « Liberté, égalité, fraternité », c’est l’Évangile sécularisé… Les historiens montrent que les valeurs occidentales viennent en partie de l’Évangile ou en tout cas de la tradition judéo-chrétienne. Mais sans l’Évangile il n’y a pas de « liberté, égalité, fraternité » en vérité.

Le fait qu’il y ait de moins en moins de croyants entraîne le risque que les choses basculent dans une mauvaise direction. Nous avons besoin de personnes qui croient vraiment à ces valeurs ancrées dans le Dieu de Jésus-Christ et donc de l’annonce de l’Évangile. On ne peut pas couper la mission de l’Église des questions de justice.

Le fait d’enseigner l’histoire m’aide à prendre du recul sur les transformations possibles car ce sont des questions où le long terme, le temps, jouent. Quelques exemples : on peut aimer ou non la démocratie, mais une élection, c’est mieux qu’un coup d’État ou une guerre civile ! Or au 17e siècle, on n’aurait pas pensé que la démocratie était possible. L’autre exemple serait l’esclavage : on n’a pas aboli l’esclavage. Mais aujourd’hui, au moins en Occident, l’esclavage n’est pas quelque chose de pensable même si cela se pratique sous certaines formes. Il y a donc quand même un progrès.

Vous avez évoqué quelque part l’idée de poser aujourd’hui des signes de ce qui n’est pas encore. Pourriez-vous donner des exemples ?

Je pense que les organismes comme le SEL ont un rôle à jouer à cet égard. Nous n’avons pas une notion d’Église assez large. La plus grande partie des chrétiens francophones (ou autres !) vivent dans des pays dans lesquels il y a beaucoup de pauvreté. Nous devrions développer des liens entre les Églises ici et là-bas. Cela peut nous aider à nous rendre compte de la situation des gens là-bas. Partager les biens et les compétences, faire confiance à ce que nos frères et sœurs africains peuvent nous apporter, c’est créer à une petite échelle une autre mondialisation, basée sur les valeurs de l’Évangile. Je pourrais mentionner l’exemple du projet « Justice et Paix » pour travailler entre structures théologiques de la francophonie. Il a commencé au sein du milieu mennonite et s’est étendu plus largement. Je vois qu’il motive vraiment les participants autour de questions concrètes et brûlantes notamment en Afrique. Un autre exemple est de parrainer un enfant : cela peut sembler ne pas être grand-chose, mais c’est beaucoup parce que l’on devient ainsi conscient d’une réalité au-delà de chez soi.

Vous insistez sur la fin du mandat missionnaire : « Enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai prescrit. » Il s’agit alors que l’Église équipe ses membres à être sel et lumière. En pratique, comment est-ce possible ? Les enseignants dans l’Église ont-ils la compétence, par exemple, pour dire quelque chose aux membres de leur communauté sur la manière de vivre dans le contexte de l’entreprise ou encore dans les différents contextes sociaux dans lesquels ils sont insérés ?

Équiper les membres cela commence dans la communauté locale avec les cultes et les prédications. Il faut que les pasteurs soient bien formés, qu’ils connaissent la situation des membres de l’Église et puissent intégrer leurs soucis et leurs questions dans la prédication.

À une époque, Jacques Ellul avait créé des groupes de personnes exerçant le même métier pour aborder leurs problématiques à partir de l’Évangile. Le GBU s’occupe des étudiants, mais qui s’occupe des banquiers, des enseignants, des travailleurs ? Dans notre Église nous avons plusieurs enseignantes qui se sont intéressées à la communication non-violente et essaient d’utiliser cet outil pour résoudre les conflits au niveau de l’école primaire. Il s’agit aussi d’être attentif aux formations ou aux écrits disponibles sur le sujet auquel on s’intéresse.

J’ai vécu dans deux Églises très multiculturelles. C’est un défi mais cela vaut la peine de chercher à établir de véritables échanges entre les cultures, à créer des situations où les gens se sentent suffisamment en sécurité pour s’exprimer véritablement. Nos Églises multiculturelles sont un signe de ce qui n’est pas encore ! Les gens y viennent parce qu’ils en ont envie et qu’ils ont en commun les convictions de l’Évangile et non pas parce qu’ils sont forcés d’être ensemble comme c’est le cas dans certains contextes sociaux. Cela demande d’être équipé et enseigné pour favoriser cela.

Que veut dire « pratiquer la justice » ? Ou quelles sont les injustices que nombre d’entre nous commettent dont nous devrions être davantage conscients ?

La première chose à laquelle je pense est le fait que dans nos Églises multiculturelles, les Occidentaux ne comprennent pas spontanément la situation des immigrés. Or certains membres de nos Églises traversent des situations très difficiles pour eux ou pour leur famille parfois dans leur pays d’origine. Les moments de prière deviennent à certains égards des appels à la justice. Et nous pouvons apporter quelque chose en montant certains projets.

Il est aussi important de tenir compte de notre consommation. Nous allons vers la catastrophe écologique si nous ne changeons pas et ce sont les pays pauvres qui vont souffrir le plus du changement climatique. Face à ce type de problématiques plus vastes, nous nous sentons souvent impuissants et c’est pour cela que nous avons besoin d’initiatives comme ce que proposent Église Verte, A Rocha ou le SEL.

Est-on pécheur du simple fait d’être inséré au sein d’un système injuste ? Comment peut-on se conduire d’une façon intègre au sein d’un système injuste ?

Est-on pécheur parce que l’on participe à un système injuste ? Je suis pécheur de toute façon. Le mennonite que je suis est aussi luthérien et je dis : simul justus et peccator, à la fois juste et pécheur. Cela veut dire que le premier pas pour en sortir est d’être conscient que tel ou tel objet, le téléphone portable que je possède par exemple, est un signe d’injustice.

Je sais que je participe à monde qui est fondamentalement injuste et ça a toujours été le cas. Est-ce davantage le cas aujourd’hui qu’auparavant ?

J’essaie de faire ce que je peux, de stimuler le niveau de conscience, de faire bouger l’Église, les organismes.
J’essaie de voter d’une manière qui reflète mes convictions et de convaincre d’autres de faire de même. Je suis pécheur et en même temps je n’ai pas choisi de naître là où je suis né. J’entends l’appel du Christ, je sais ce que Dieu a fait en notre faveur pour faire face au péché.

Je pense aussi que l’eschatologie est très importante sur ce sujet. Dieu jugera. Je suis un témoin et non pas juge.

Je peux dire également que j’ai vu des gens changer de vie ou d’opinion parce qu’ils ont fait un ou deux voyages dans des pays moins favorisés sur le plan économique ou parce qu’ils ont aidé quelqu’un à trouver un travail ou un logement.

Nous ne sommes pas tous appelés à agir à tous les niveaux. Il s’agit dans une certaine mesure d’être conscient de la complexité des choses, de faire ce qu’on peut là où on est à partir de ce qu’on sait. Je ne sais pas si on peut faire plus. Jésus n’a pas guéri tout le monde. L’Église ancienne n’a pas milité pour mettre fin à l’esclavage mais a créé un espace où maîtres et esclaves étaient sur un pied d’égalité et pouvaient s’appeler « frères ». Frédéric de Coninck considère que l’un des moteurs importants du changement social, ce sont des communautés avec des convictions fortes. Ce n’est pas le seul, mais il est plus important que ce que l’on croit parfois. Le royaume des cieux est comme une graine de moutarde. Ce sont de petites choses, des grains que l’on sème qui grandissent, on ne sait ni comment ni où.

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