Reconvertir notre vision du monde pour mieux pratiquer la justice

Georges Atido, enseignant à l’université Shalom de Bunia en République Démocratique du Congo, nous partage son point de vue original sur la pratique de la justice, nous amenant à nous questionner sur la nécessité d’adopter une vision chrétienne du monde.

Interview réalisée par Daniel Hillion, Directeur des études au SEL.

Comment définiriez-vous la justice de manière générale et par rapport aux personnes qui vivent dans la pauvreté ?

La justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû selon le plan de Dieu, la vision biblique du monde et les instructions de la Parole de Dieu. Il s’agit de traiter l’homme de façon correcte, sans préjudice et de l’aider à mener une vie qui correspond au shalom biblique : les besoins quotidiens comblés et la paix.

Cela se déploie à plusieurs niveaux : d’abord la personne elle-même. Chacun a la responsabilité de faire quelque chose pour soi-même, pour bien vivre. Chacun doit s’impliquer. Par rapport à la pauvreté et au développement, la personne concernée peut avoir des concepts, des attitudes, des manières d’agir qui l’amènent à ne plus vivre d’une façon conforme à la volonté de Dieu. Quand on est paresseux, qu’on peur d’innover ou d’investir, on est fataliste, on finira par être pauvre. Après la personne elle-même, il faut considérer la justice au niveau du voisin, la communauté voisine, le pays limitrophe, etc. On peut ensuite parler des systèmes, des structures, du gouvernement, des multinationales, des grands actionnaires. Tous sont invités à travailler pour la promotion du bien-être intégral de l’homme… Sinon, l’on joue contre l’homme pour être des agents de l’injustice sociale, ce qui cause généralement la pauvreté.

Que signifie pratiquer la justice ?

Sur le plan économique, c’est distribuer équitablement le bien pour que la communauté puisse profiter des services et richesses disponibles. C’est rémunérer à sa juste valeur les efforts de chacun pour que tous les membres de la communauté puissent jouir d’une vie décente. C’est rendre à chacun ce qui lui est dû selon son travail et ses droits.

En République Démocratique du Congo, la loi reconnait aux citoyens le droit à la vie, à exercer le commerce ou à exercer la profession de son choix. Mais la situation dans laquelle le peuple vit est déplorable. Dans plusieurs coins, on vit comme dans une prison, la mobilité d’un lieu à l’autre étant très compliquée et très chère ; l’on vit dans la peur à cause de l’insécurité, etc. Les forts, (souvent les miliciens) possédant l’arme, ou possédant un pouvoir dans le circuit de la gouvernance, intimident les faibles et ne leur permettent pas de jouir correctement de leur vie et d’accéder aux biens et aux services qui leur sont dus.

A l’est du Congo certains paysans éprouvent des difficultés à accéder à leurs jardins à 5 kilomètres seulement de leur maison, au risque d’être tués par les miliciens. Dans les régions en conflit, il y en a qui ont osé et ne sont jamais revenus. Ceci est vraiment une injustice ! Nous vivons cela très fréquemment dans les zones en conflit. Ceux qui y habitent deviennent pauvres mentalement et économiquement. C’est l’effet de l’injustice !

Y a-t-il un sujet en rapport avec la justice sur lequel vous trouveriez important d’attirer l’attention des chrétiens occidentaux ?

Les guerres ne tarissent pas en Afrique. Ces guerres affectent négativement les tissus économiques du pays. Elles entraînent la pauvreté. Mais on notera que les Africains ne fabriquent pas les armes. Ce sont les multinationales, les superpuissances, qui sont principalement accusées. Cette allégation nécessite bien sûr des vérifications parce que les responsabilités peuvent être partagées.

Néanmoins, les chrétiens occidentaux feraient bien de s’engager dans un plaidoyer auprès de leurs gouvernements et des organisations non gouvernementales pour dénoncer les malfaiteurs mais aussi pour secourir ceux qui sont affectés par l’injustice sociale et les guerres en Afrique. Il sera question par exemple de s’occuper des orphelins, des déplacés, des malades, et des autres personnes vulnérables ; de renforcer l’éducation et la santé pour les victimes de l’injustice sociale.

Vous avez écrit quelque part que les chrétiens ont du mal à relier le contenu du sermon qu’ils entendent le dimanche avec leur vie quotidienne. Est-ce quelque chose qui concernerait aussi le domaine de la pratique de la justice dans la société d’aujourd’hui ? Comment les prédications pourraient-elles être plus pertinentes ?

Oui, le problème se pose au niveau du discipulat. Quand quelqu’un devient chrétien il faut qu’il soit bien enseigné pour qu’il expérimente une transformation dans sa vision du monde, dans sa façon de percevoir les choses. Si cela est arrivé, cela changera toute sa vie et son comportement. Il ne s’agit pas d’abord de prédications supplémentaires ou plus pertinentes à lui apporter. L’amour de Dieu et l’amour du prochain est régulièrement prêché mais dans la pratique, on ne le vit pas à sa juste valeur. On observe très fréquemment la jalousie, la haine, le tribalisme, les guerres interethniques, qui trahissent un grand décalage entre les enseignements reçus et la vie quotidienne. C’est une question de nouvelle naissance, de reconversion de la vision du monde qui est généralement progressive.

L’idée n’est pas de donner aux chrétiens des instructions détaillées sur ce qu’ils doivent faire mais de les amener à un changement de vision du monde…

C’est cela. Or souvent ce changement n’a pas vraiment eu lieu. Il s’agit de faire en sorte que les chrétiens comprennent tout le message de la foi chrétienne : l’amour du Christ, l’amour du prochain et comment cela fonctionne dans la vie des enfants de Dieu : le pardon, la foi, la dépendance à l’égard de Dieu, bien déterminer le « lieu » où se trouve la source de notre joie de tous les jours, la manière de grandir spirituellement et de porter le fruit de l’Esprit.

Quand ce n’est pas le cas, le résultat est catastrophique. C’est ainsi que parfois les injustices sont attribuées au christianisme parce que l’on attendrait de lui qu’il soit un substitut à ce que promettaient les religions traditionnelles et que celles-ci, par des moyens basés sur la magie, les incantations, suscitées par la peur, permettaient de limiter certains problèmes. Un villageois que nous avions interviewé jadis, percevait le christianisme comme prêchant un Dieu bon, qui ne veut pas punir et qui me laisse donc libre de faire ce que je veux. Cela laisse l’impression que le péché n’est pas très grave. Ceux qui professent le christianisme, notamment ceux qui sont en position de pouvoir, se retrouvent ainsi impliqués dans l’injustice. On dit que 80 à 90% des Congolais sont chrétiens. Mais ce sont les mêmes qui sont les agents de l’injustice quand ils sont au pouvoir. Certains regardent avec ironie que l’on prête serment sur la Bible dans certains pays africains parce que les gens n’ont pas peur de la Bible contrairement à ce qui serait le cas avec des objets traditionnels qui attirent la crainte de punitions graves en cas d’infidélité au serment prêté.

Celui que j’avais interviewé me dit : le christianisme est un discours alors que la religion traditionnelle est une action. Or cela touche ces questions de justice dont nous parlons. Un adepte des pratiques traditionnelles me disait : si on vole mes affaires aujourd’hui, je peux aller voir le devin, il va m’indiquer de qui il s’agit et je peux prendre des mesures avec lui pour récupérer ce qui m’appartient. Mais si je vais m’adresser aux pasteurs, ils n’ont pas de solution directe à me proposer.

Or le point important à saisir est que la foi chrétienne n’est pas censée donner une réponse « chrétienne » de substitution à ce que fournissait la religion traditionnelle ni apporter une liste de choses à faire ou ne pas faire pour pratiquer la justice ni donner des solutions techniques à toutes les questions que se posent les croyants, mais apprendre à réagir à l’injustice et à pratiquer la justice à partir d’une vision chrétienne du monde. Il faut une formation de disciple profonde pour cela.

Sur quel point les chrétiens occidentaux auraient-ils aussi besoin de convertir leur vision du monde ?

On peut relever dans la vision occidentale du monde un fort accent sur la liberté et l’individualité. Cela pousse à préconiser que chacun vive sa vie comme il l’entend. Cette façon de voir est incorporée même dans la manière dont la vie chrétienne est menée. La notion de vie privée (qui est absente de notre vision communautaire en Afrique) fait partie de la vision occidentale du monde. Pour nous, par exemple, l’enfant appartient au village, tout le monde l’éduque et peut le corriger. Quand quelqu’un mène une vie qui n’est pas conforme à notre standard, n’importe qui peut le lui dire. Ce n’est pas le cas en Occident et cela peut amener à laisser passer des comportements qui s’opposent à l’enseignement biblique pour respecter la vie privée de ceux qui les pratiquent.

On peut aussi s’interroger sur le caractère biblique de la démocratie telle que conçue par les Occidentaux : ne conduit-elle pas dans bien des cas à une mentalité de révolte, de réclamation et de plainte permanentes ?

Si l’on s’intéresse plus précisément au sujet de la justice, on peut souligner que le capitalisme occidental se caractérise souvent par l’attitude qui consiste à amasser sans cesse sans partager. L’idée derrière est que si j’ai travaillé dur pour ce que j’ai gagné il est normal que j’agisse ainsi. Cela ne favorise pas nécessairement une pratique de la justice surtout sociale mais plutôt un déséquilibre marqué avec des gens très riches en opposition aux autres qui sont très pauvres.

Jusqu’à quel point peut-on espérer transformer le monde dans lequel nous vivons dans le sens de la justice ?

Les chrétiens comme sel de la terre vont rendre leur environnement vivable, par exemple sur les questions de dégradation écologique ou d’insécurité. Ils devraient travailler pour que les conditions de vie négative soient éradiquées. Les chrétiens sont lumière et doivent éclairer le gouvernement et la société pour montrer quand ce qu’ils font n’est pas correct mais aussi dire comment bien le faire.

L’université dans laquelle je travaille a commencé par une faculté de théologie. Ce qui nous a motivés à créer des facultés pour d’autres disciplines c’était en partie le fait que pendant la guerre civile, de nombreuses personnes non-chrétiennes des deux factions se sont déversées sur notre campus. Elles ne sont pas venues chercher la Parole de Dieu mais la protection. Elles se disaient : « Là il y a des hommes de Dieu, ils n’auront pas de parti-pris et ils vont nous protéger. » La bonne nouvelle, c’est que ces personnes sont devenues des amis et ne se sont pas attaquées entre elles. L’université les a laissés s’installer.

Nous avons compris que la société n’attendait pas de nous seulement la proclamation de l’Évangile. Nous avons alors créé d’autres facultés : dans le domaine de l’administration, de l’environnement, du développement, de l’agronomie, de la médecine. Tout cela avec une vision biblique du monde ! Cet effort peut apporter le sel et la lumière dans notre société qui est dans les ténèbres. Pour nous, tout cela peut amener progressivement une transformation. Les gens formés chez nous sont reconnus comme étant généralement de bons administrateurs, de bons gestionnaires ou intendants, qui aiment la population. Peut-être faudrait-il aller plus loin. Quelqu’un m’a déjà interpelé pour que nous créions une faculté de science politique.

Dans une approche comme celle-là où la vision biblique infuse toutes les sphères de la société, comment évite-t-on le piège de la chrétienté qui cherche presque à forcer la société à se conduire comme si elle était chrétienne ?

L’erreur de la chrétienté a été de localiser géographiquement la foi. Cela a pu prendre plusieurs formes par exemple lorsque l’on a considéré que l’Europe était le continent de la foi tandis que l’Afrique était vue comme un continent sans foi. Mais on peut aussi parler des « stations missionnaires » qui instauraient un espace géographique spécial au point que, par exemple, si un fumeur y entrait, il jetait sa cigarette à la porte… pour la reprendre en sortant.

Il ne faut pas localiser ainsi la foi mais faire un effort de discipulat pour placer le Christ dans les cœurs plutôt que dans les zones géographiques. Laissons les gens libres de venir à l’église comme ils sont sans les obliger à respecter tel ou tel code au préalable : pas de discipulat forcé ! Peut-être qu’après un certain temps une transformation se produira qui affectera leur comportement non seulement à l’église mais aussi dans le reste de la vie. Tout se joue dans la manière dont nous voulons faire des disciples. Chez nous, les Églises indépendantes ont relativement bien réussi dans ce domaine : les gens vont à l’église puis chacun rentre chez soi avec le défi de vivre sa foi. C’est de cette manière que l’on peut espérer amener les chrétiens à pratiquer authentiquement la justice au sein de la société et provoquer des transformations positives.

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